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Aix : le sport en entreprise fait-il le bonheur des employés ?

L'ACTUALITÉ
15 juin 2021

La Provence
Publié le 9 juin 2021
Par Aurélie Féris-Perrin

© La Provence - Dorian Bargigli et Robin Racassa, associés chez "Work and padel". Ils veulent faciliter la pratique du sport en entreprise. - PHOTO CYRIL SOLLIER

 

L'entreprise "Work and padel" installe en entreprise des terrains de ce sport de balles pour créer de la convivialité chez les salariés

 

Lorsqu'on arrive sur le site de Hopps group(gérant de filiales dans le domaine de la logistique, du colis et du démarchage postal) au pôle d'activités des Milles, impossible de ne pas écarquiller les yeux. Un bâtiment design, des oliviers, un restaurant d'entreprise avec terrasse, bar, des salles de séminaires, des ruches et... deux terrains de padel.

Non, vous n'êtes pas au Club med mais bien au siège d'une grosse boîte qui compte environ 400 salariés.

Que s'est-il passé en quelques décennies pour voir un lieu de travail se transformer - tout du moins visuellement - en centre de loisirs ? La prise en compte des risques psychosociaux et l'arrivée de la QVT (Qualité de vie au travail), ma bonne dame ! L'employeur étant tenu par la loi de prendre des mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs. Avant, c'était surtout les accidents que l'on craignait. Désormais, le facteur psychologique est tout aussi pris au sérieux. Enfin en tout cas sur le papier...

Dorian Bargigli, gérant du club tennis et padel de la Presqu'île de Cassis pendant une dizaine d'années, a vu combien cette nouvelle discipline attirait les foules. Il y rencontre Frédéric Pons, fondateur et président de Hopps group. "Un mentor, lance-t-il. Il m'a dit que ce que je faisais dans ce club, il voulait faire pareil dans son entreprise."

Frédéric Pons fait le pari avec lui de créer un site de padel (deux terrains) au siège. Coût de l'opération pour Hopps group : 50 000 €. Dorian Bargigli monte en parallèle sa boîte "Work and padel" (travail et padel)en 2017. "Un pari, reprend-il, parce qu'à l'époque, les gens connaissaient peu ce sport.Et plus globalement, en France, on a encore du mal à s'intéresser au bien-être en entreprise."

Le fondateur d'Hopps group narre la génèsede cette aventure : "Nous avons créé Beleza, club d'entrepreneurs de la région. Dorian a été notre premier lauréat. Après notre rencontre à Cassis, j'ai décidé de lui construire deux terrains au siège pour l'aider. Les salariés ne payent rien. Pour que Dorian puisse en vivre, il a fallu qu'il crée des animations autour. On lui a mis le pied à l'étrier et c'est un vrai entrepreneur. Ça marche et on est ravi."

Ces terrains de padel, un coup de com' pour donner une image positive de la boîte ? Frédéric Pons rit : "Vous en aviez entendu parler de nos padels ? Non. On ne communique pas dessus. C'est une motivation profonde. On voulait créer d'autres liens au travail mais hors du travail. Vous vous rendez compte qu'en quelques semaines, sur 400 salariés, deux cents se sont mis au padel. C'est énorme ! On a très peu de turn-over chez Hopps. On a vu que le padel a un effet exceptionnel sur le moral."

Et Dorian Bargigli de reprendre : "Il y a eu des salariés qui ne comprenaient pas qu'on mette de l'argent là-dedans. Ils auraient préféré des primes mais nous, on est fier de voir que le mec en bas de l'échelle peut se faire un padel avec ceux du haut, sans discrimination. Offrir des terrains de padel à ses salariés, c'est un geste fort."

Une première levée de fonds a permis de rassembler 165 000 € en 2019. Ils espèrent lors de la seconde en juillet regrouper 220 000 € afin d'atteindre à la fin de l'année un chiffre d'affaires d'1 million d'euros. Des terrains de padel gérés par Work and padel, il y en a également sur le campus de "voyageprive.com" à Aix, au domaine Vallée verte à Marseille et prochainement chez Biotech dental à Salon et à Clesud à Miramas.

"Pour que ce soit rentable, il faut une entreprise d'au moins 100 salariés, précise Robin Racassa. Et il faut de l'espace évidemment ! Le padel est un produit d'appel mais autour de cela, on fait des afterwork ouverts à tous, des séminaires..." Fait pas si anecdotique que ça : les patrons de Hopps group avaient proposé au départ que les salariés jouent dans la journée à l'heure qu'ils souhaitaient, même en plein après-midi. "Mais ça n'a pas pris, rapportent les deux compères. L'image que vous donnez aux autres, c'est encore très important en France. Partir faire un padel à 16 h c'est mal vu et personne ne se l'autorise.Faire du sport sur son lieu de travail fait gagner du temps. Et puis, on accroît la complicité entre salariés. On passe du temps au boulot autant aussi se faire plaisir", renchérit Robin Racassa.

Sur le site internet de "Work and padel", on peut lire qu'un rapport récent démontre qu'un salarié pratiquant une activité sportive régulière au sein de son entreprise est 12% plus productif qu'un salarié sédentaire, 27% moins malade et 14% plus rentable.

 

La QVT, c'est quoi ?

 

Selon l'accord national interprofessionnel relatif à la qualité de vie au travail du 19 juin 2013, la QVT (qualité de vie au travail) peut être définie comme "un sentiment de bien-être au travail perçu collectivement et individuellement qui englobe l'ambiance, la culture de l'entreprise, l'intérêt du travail, les conditions de travail, le sentiment d'implication, le degré d'autonomie et de responsabilisation, l'égalité, un droit à l'erreur accordé à chacun, une reconnaissance et une valorisation du travail effectué."

Quant à la notion de stress au travail, elle est définie ainsi par l'agence européenne pour la sécurité et la santé au travail : "Lorsqu'il y a un déséquilibre entre la perception qu'une personne a des contraintes que lui imposent son environnement et ses propres ressources pour y faire face." Enfin, les risques psychosociaux sont définis par le Collège d'expertise comme suit : "Les risques pour la santé mentale, physique et sociale, engendrés par les conditions d'emploi et les facteurs organisationnels et relationnels susceptibles d'interagir avec le fonctionnement mental."

L'analyse de Tarik Chakor, maître de conférences en science de gestion à Aix-Marseille Université : "C'est un phénomène de com', un affichage marketing"

Tarik Chakor travaille notamment sur le management de la santé au travail. La notion de bien-être au travail serait au coeur des préoccupations d'après lui depuis la prise de conscience dans les médias et chez les politiques des dégâts causés par une mauvaise qualité de vie au travail notamment avec la crise des suicides chez France télécom dans les années 2008-2009. "C'est là qu'on a vu que le travail pouvait tuer d'une autre manière que physique. La qualité de vie au travail est encore plus prégnante chez les jeunes car ils ont vu les anciens beaucoup travailler. Ils rejettent l'image du tripalium (instrument de torture et à l'origine du mot "travail").

Désormais les conditions de travail sont tout aussi importantes chez les salariés que la rémunération. On parle évidemment de personnes qui ont le statut de cadres. Ils ont plus la possibilité de choisir que ceux qui travaillent à l'usine ou en caisse. Mais même dans ces catégories, on trouve plus de revendications salariales sur les conditions de travail qu'auparavant. Les massages, la sophrologie en entreprise, ce sont des gadgets. C'est davantage un phénomène de com' et d'affichage marketing qu'un moyen de mieux prévenir les pathologies de la santé psychosociale des salariés : les entreprises n'ont jamais autant communiqué sur les actions qu'elles entreprennent pour avoir des salariés heureux tandis que dans le même temps l'augmentation inquiétante des arrêts de travail se poursuit."

"Agir sur les maux originels"

Et de poursuivre : "Il faut agir sur les maux originels sinon les dysfonctionnements organisationnels seront toujours là. Il faut discuter du travail, mettre en lumière les paradoxes, il y a beaucoup d'hérésies. Le sport, la pétanque... en entreprise, c'est un pansement sur une jambe de bois si on ne fait que ça. Ce qui change la qualité de vie au travail, c'est de parler de l'activité réelle du travail. Oui les Millennials ont envie que le travail prenne moins de place dans leur vie.

Ça devient une réflexion sociétale : on a moins envie de perdre sa vie à la gagner. Pour autant, le travail, ce n'est pas le Club med. Dans notre culture française, il y a encore cette représentation du travail qui dit qu'on n'est pas là pour s'amuser."

"Greatwashing"

Dans un article paru en avril 2019 co-écrit avec Jean-Christophe Vuattoux, il qualifie de "greatwashing" "ce découplage progressif entre réalités internes et affichage externe de la santé au travail par l'entreprise" faisant ainsi référence au "greenwashing" ces entreprises qui orientent leur com' vers un positionnement écologique. "Même si les dispositifs mis en place peuvent avoir leur intérêt, ils restent cependant d'un effet très limité car ils ne s'attaquent qu'aux conséquences du risque mais pas réellement aux risques et encore moins aux facteurs risque plus en amont." Le bonheur est-il possible en entreprise ? "Cette quête du bonheur pourrait paradoxalement aggraver les choses ! D'un côté, elle se focalise beaucoup sur l'individu en tant qu'humain (et non en tant que professionnel dans une activité organisée) abandonnant largement la dimension organisationnelle dans les facteurs explicatifs. Et, de l'autre, elle pousse les salariés à une forme d'injonction au bonheur car tout a été fait pour les rendre heureux. On notera au passage que cette idéologie repose sur une approche standardisée du bonheur, chacun devant éprouver le même plaisir à jouer au baby-foot avec ses collègues. Cela peut paradoxalement avoir pour effet d'additionner une nouvelle souffrance à la souffrance existante, faisant basculer un peu plus l'origine du problème du côté des salariés (...) À partir du moment où l'organisation peut justifier s'être acquittée de sa mission de préservation de la santé mentale des salariés en mettant en place tout le nécessaire pour son bien-être, elle rend celui-ci potentiellement responsable de son propre malheur."

 

Le sport au boulot, un leurre ? "Si on installe une salle de sport dans une entreprise, on voit que malgré tout, les strates hiérarchiques se maintiennent. On ne se mélange pas. Et puis certains salariés trouvent que le sport relève de la sphère privée. Ils ne veulent pas passer 10 h avec ceux du boulot. Je dis souvent aux managers que c'est aux salariés de créer leur propre routine. Si un jour, un salarié décide d'apporter des croissants chaque vendredi matin. C'est écrit nulle part et ça lui va comme ça. Mais si on l'impose, il y aura rejet. Dans le télétravail, l'une des grosses pertes, c'est tout ce qui est informel. Le job on peut le faire à distance, on a tous un téléphone et un ordi. Ce qui manque, c'est l'informel. Quand on est ensemble, on se donne les résultats de l'OM, on demande des nouvelles de la petite dernière : c'est l'huile de rouage de l'entreprise, ça ! Dernièrement, j'ai beaucoup ri. J'ai lu que certains DRH avaient créé des réunions zoom-apéro pendant la crise sanitaire. Ils ont voulu formaliser l'informel. Ça n'a évidemment pas marché. C'est une énième réunion prise comme une contrainte."

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